Séminaire DIPRALANG 14 decembre 2017

Alexandre Duchêne : Plurilinguisme, Inc.

De nos jours, l'étude du plurilinguisme a acquis ses lettres de noblesse. Objet d'investigation légitime, il possède ses propres revues scientifiques, ses centres de recherche ou encore ses conférences internationales. Les linguistes appliqués, les psycholinguistes et les sociolinguistes ont contribué de manière significative à questionner la supériorité du monolinguisme sur le plurilinguisme et ont eu un impact sur l'étude du langage en général et sur la politique linguistique et éducative. Je vois ces réalisations comme l'occasion de faire le point sur notre propre production scientifique en examinant les débats intellectuels qui ont marqué l'étude du plurilinguisme et les développements futurs de ce champ. Je considère que cela est particulièrement nécessaire dans la mesure où l'institutionnalisation, voire sa banalisation, des études de multilinguisme se déploie en parallèle à une appropriation du plurilinguisme dans divers espaces sociaux, politiques et économiques, à des fins qu'il convient d'interroger.
Si le monolinguisme reste un terrain pour la production des inégalités sociales, le plurilinguisme est perçu comme un instrument en termes d'expansion de marchés, de «productivité» ou de «créativité». Il est ainsi considéré comme une ressource potentielle qui peut être transformée en forme de capital. Dans ce contexte, des travaux académiques sont mobilisés et souvent instrumentés. Avantages cognitifs ou bénéfices économiques, deux dimensions largement débattues dans notre champ, sont convoqués comme arguments afin de conférer au plurilinguisme une valeur ajoutée. Ces nouvelles configurations nous obligent à questionner ce que cela signifie, pour nous en tant qu'intellectuels, chercheurs et enseignants, lorsque le plurilinguisme devient l'objet d'une telle appropriation.
Je pose alors l'argument que le combat contre les idéologies monolingues ne peuvent plus être le seul terrain de nos préoccupations et que l'enthousiasme autour du plurilinguisme doit être examiné avec attention, car il constitue également une idéologie qui peut produire des effets indésirables. Cela constitue une invitation à continuer à questionner certaines doxa (comme celles liées au plurilinguisme) ainsi qu'à interroger de façon réflexive notre propre production de savoirs et ses implications politiques.


Alexandre Duchêne est professeur de sociologie du langage à l'Université de Fribourg, Président du Département des Langues et Littératures et Co-Directeur de l'Institut de plurilinguisme. Ses travaux portent sur le langage et les inégalités sociales, sur l'économie politique des langues et sur le langage au travail. Une nouvelle monographie intituté "Language Investment and Employability: The Uneven Distribution of Linguistic Resources" vient de paraître chez Pagrave (avec M.-C. Flubacher et R. Coray)