SOCIOLINGUISTIQUE DES CONTACTS DE LANGUES ET ECOLOGIE LINGUISTIQUE

PROJET 2020-2025

 

AXE SOCIOLINGUISTIQUE DES CONTACTS DE LANGUES ET ECOLOGIE LINGUISTIQUE

 

Coordination : Ksenija Djordević Léonard et Bénédicte Pivot

L’EA couvre, à travers ses membres, une grande diversité de terrains et de situations de contacts/conflits de langues. La connaissance fine de ces terrains ainsi que la maîtrise des langues concernées permettent des analyses approfondies.

- En Europe : France (terrains occitan, francoprovençal, catalan, poitevin, lorrain roman), Espagne (les Autonomies avec langues co-officielles - galicien, catalan, basque - mais également celles qui sont plurilingues mais sans reconnaissance officielle de leurs langues - Asturies (asturien et galicien), Aragón (aragonais, catalan et patués) -, Portugal (mirandais), Italie, Balkans, Russie, Géorgie, Ukraine, Pays baltes.

- En Amérique : EEUU, Nicaragua, Guatemala, Mexique, Paraguay, Colombie, Bolivie.

-  Au Maghreb : Maroc (amazigh).

- En Afrique francophone subsaharienne.

La diversité des terrains traités permet à l’ensemble des chercheur-e-s de l’Axe de pratiquer une démarche sociolinguistique contrastive.

Programme 1 : Typologie contrastive des situations de contacts/conflits de langues

Suite au recueil de données empiriques et aux analyses menées par les enseignants-chercheurs de l’Axe lors du dernier contrat (cf. les ouvrages édités par les membres de l’EA sur contacts et conflits dans différents contextes), ce programme vise à explorer un domaine épistémologique et théorique, tout en gardant à l’esprit l’expérience de multiples terrains. L’une des difficultés majeures que rencontre une théorie générale des situations de contact et de conflit sociolinguistiques, n’est pas tant un relativisme qui toucherait à la nature des relations entre les langues que les multiples métamorphoses, souvent accélérées, de la relation entre langues, cultures et pouvoirs. L’expérience des terrains nous montre combien la réalité de ces relations peut être construite ou élaborée. Une théorie générale des situations glottopolitiques devrait permettre d’affronter cette ambivalence de fond, afin d’en extraire des enseignements aussi bien théoriques que pratiques, sur le plan sociétal. La question de la revitalisation et de la résilience qu’elle manifeste est cruciale, en tant que prisme d’observation de ces situations de conflit socioculturel menant à l’uniformisation forcée, en conditions de vulnérabilité socioéconomique ou géopolitique.

Ainsi une des recherches envisagées traitera des questions de politologie linguistique en domaine éducatif, liées aux langues et aux identités. Elle est centrée principalement mais non exclusivement sur le terrain catalanophone, et plus largement espagnol et français. Elle s’intéresse aux différentes modalités, existantes et possibles, de politiques linguistiques (d’un point de vue organisationnel), dans l’éducation : leurs enjeux, résultats et limites ; aux questions de la gestion des identités, de l’altérité/interculturalité. Il s’agira, dans un premier temps, de réaliser un panorama critique de l’enseignement "bilingue" en Catalogne nord (en cours), puis d’élargir sur les politiques linguistiques en contexte minoritaire.

Programme 2 : Gestions institutionnelles, gestions civiles

La question de la gestion des langues sera traitée à partir de différentes approches et en prenant en compte les différents acteurs de l’activité glottopolitique.

L’écologie des contraintes sociolinguistiques : il s’agira de développer au sein de Dipralang un modèle analogue à celui que l’équipe Politique et planification linguistiques (ENALLT / Centre de coordination d’enseignement à distance) de l’UNAM, au Mexique, a constitué, sous la direction de Roland Terborg, sur l’écologie des contraintes sociolinguistiques (ecología de presiones), inspiré notamment par les travaux de l’équipe catalane de sociolinguistique et systèmes complexes de l’Université de Barcelone. Il s’agit d’une approche holistique, c’est-à-dire tenant compte de la totalité des facteurs intervenant dans les situations de contact de langues susceptibles de permettre d’analyser, comprendre, prévoir et, si possible, résorber, les phénomènes de substitution linguistique (ou assimilation, perte de langue, monolinguisme issu d’un bilinguisme inégalitaire). Outre la dimension théorique pour la linguistique de contact ou la linguistique appliquée, il y a un fort enjeu sociétal. Ce volet comportera également une forte dimension empirique sur le traitement des faits de langue, dans tous les domaines d’observation des données : structures des langues ou interlangues et variation, dynamiques évolutives et tendances, linguistique quantitative (co-variation selon les modèles Labov/Sankoff), dialectologie quantitative (dialectométrie, distance d’édition, etc.), descriptive et théorique, dans une perspective de dialectologie sociale.

Gestions institutionnelles : Nous prolongerons le programme de recherche initié dans le contrat précédent concernant les sorties de diglossie, qu’on peut intituler : Vers un bilinguisme non-diglossique ?

Il sera question de différents terrains où la gestion institutionnelle dynamise (et dans quelles proportions ?) la situation ethnosociolinguistique et son évolution.

Ainsi, la situation sociolinguistique du Paraguay, après la promulgation de la Ley de lenguas (2010) sera analysée à partir d’enquêtes par entretiens auprès de décideurs et autres acteurs de la politique linguistique officielle, singulièrement les anciens membres de la Comisión de Bilingüismo intégrés à la nouvelle Académie de la langue guarani, chargée tout particulièrement de la normativisation du guarani, source de conflits.

Ou encore la politique linguistique vigoureuse conduite par la Généralité de Catalogne durant trois décennies qui semble porter ses fruits : toutes les enquêtes démolinguistiques conduisent à penser que l’instauration d’un bilinguisme non-diglossique est à l’ordre du jour de la Communauté Autonome de Catalogne. Cependant l’aspiration à l’indépendance d’une partie très importante de l’opinion publique catalane (et des partis politiques qui la représentent) conduit à mettre en débat (dans la perspective de l’instauration d’une République catalane) le bien-fondé du bilinguisme et la nécessité de mettre en œuvre une politique linguistique monolinguiste. C’est ce débat au sein même de la société catalane qu’on se propose de suivre et d’analyser (presse, discours institutionnels…).

Sera étudiée également la question de la politique linguistique et la gestion identitaire en Ukraine. On s’intéressera, plus particulièrement, à la nouvelle loi linguistique « Sur le fonctionnement de la langue ukrainienne en tant que langue d’Etat » votée en avril 2019 (et qui entrera en vigueur en juillet 2019), ses grandes orientations, ses implications et ses limites, mais aussi aux discours générés autour de cette loi.

D’autres terrains déjà analysés ou nouveaux viendront compléter ce programme et enrichir les réflexions.

Gestions civiles : Les recherches que nous avons menées au cours de l’actuel contrat et du précédent nous ont conduits à appréhender l’importance de ce que l’on appelle les initiatives « de par en bas », qui émanent de groupes et d’associations diverses, d’acteurs indépendants qui adoptent de nouvelles formes de militantisme et donc d’interventions sociolinguistiques. Nous nous inscrirons pour le prochain contrat dans cette réflexion en y apportant l’expertise méthodologique du champ disciplinaire et les approches théoriques développées au sein de notre équipe de recherche. Cette perspective réunit des problématiques épistémologiques sur les dynamiques langagières bi- ou multilingues et des préoccupations sociétales (intégration multilingue, pluralisme, gestion de conflits géopolitiques, etc.). Elle comprend aussi un volet de valorisation des actions et des réalisations des associations et des cercles d’activistes en faveur des langues minoritaires, sans négliger les contradictions et les écueils de l’activisme socioculturel.

Nous faisons l’hypothèse que la valorisation du patrimoine de ces langues très minorisées peut contribuer positivement au développement local/régional. C’est ce qu’ont montré différentes études réalisées de par le monde dans des régions bilingues et biculturelles (Canada, Irlande, Italie…) : la promotion du PCI (patrimoine culturel immatériel : langue, traditions et expressions orales, pratiques sociales, rituels et événements festifs, etc.) et ses mises en scène identitaires participent au maintien de la diversité culturelle, prônée par l’UNESCO, face à la mondialisation homogénéisante, mais peut être également un facteur important de développement économique (et touristique).

Les questionnements épistémologiques et théoriques auxquels nous souhaitons donner des éléments de réponse sont nombreux : Qu’est-ce que ce déplacement de fonctionnalité de ces langues minoritaires/minorées dit de la place et du rôle des langues dans nos sociétés, des relations de pouvoir qui se jouent autour de la valorisation/revitalisation de ces langues d’un point de vue praxéologique et théorique ? Quelles conséquences pour les locuteurs ? Pour “l’avenir” de ces langues ?

Les terrains de langues très en danger (celles qui intéressent l’Axe sont nombreuses, on les a citées: occitan, franco-provençal, poitevin, lorrain roman, aragonais, "patués", langues amérindiennes ...) sont des laboratoires pertinents pour questionner les outils d’analyse de la sociolinguistique tant théoriques que notionnels mais aussi pour (re)penser les enjeux de pouvoirs pas toujours symboliques au sein de notre société qui se construit discursivement comme globalisée, diverse, multilingue et multiculturelle.

Programme 3 : Identité, identités

La question de la production de l’identité/des identités et de sa mise en discours sera abordée à propos de différents contextes et à partir d’approches plurielles. On s’intéressera en priorité (mais pas exclusivement) à la production d’identités communautaires fondées sur la langue-culture des langues minorisées toujours dans une perspective contrastive : comment les locuteurs expriment leur(s) identité(s) dans les discours épilinguistiques ? Quelle(s) incidences concernant la loyauté envers leur langue ?

Un nouveau terrain nous permettra de prolonger les réponses à ces questionnements : celui d’une micro-communauté linguistique fière de sa « langue » : le benasqués appelé par les membres autochtones "patués", et qui est encore bien présent dans la vallée et le village de Benasque (Aragon, Espagne), avec le castillan, langue officielle dominante. Les premiers témoignages recueillis sont particulièrement intéressants : ils mettent en évidence de façon spectaculaire une attitude de loyauté s’appuyant sur des représentations identitaires très positives. Nous comptons conduire une enquête par entretiens semi-directifs, en particulier autour de la dénomination de "patués" qui, on le sait, à quelques encablures de là, dans le sud de la France, a conservé sa charge stigmatisante, ce qui n’est absolument pas le cas à Benasque…

Sur le terrain marocain sera poursuivie la recherche sur la production d’identités communautaires fondées sur la langue-culture berbère (face à l’arabité). Cette recherche concerne le rôle des nouveaux médias dans la (re-) construction de l’identité berbère (amazighe) au Maroc, à travers un corpus de forums de discussion et d’articles de journaux électroniques. Dans le cas berbère, les médias numériques contribuent à une sorte d’éveil identitaire. Les internautes (berbérophones) commencent, à travers des forums de discussion sur la langue et la culture berbères, à prendre conscience des éléments qui fondent leur identité collective. Il s’agira de voir comment ils expriment leur attachement à leur culture et à leur langue (considérée comme autochtone en Afrique du Nord), et comment ils contestent le modèle arabo-islamique dominant en critiquant l’arabisation, la religion officielle, la politique sociale, etc., et enfin comment ils appellent à l’unité berbère au-delà des frontières étatiques…

Il nous semble pertinent de continuer d’analyser également le pluralisme et la créativité dans les médias (et les nouveaux médias) minoritaires en élargissant l’analyse vers d’autres terrains que ceux déjà abordés. En effet, l’offre d’information en langues minoritaires, souvent réduite, se superpose à la diversité des ressources médiatiques en langues majoritaires. Dans cette configuration, le danger pour les médias minoritaires est de se cantonner à des spécificités thématiques d’ordre culturel ou folklorique, voire de dériver vers un repli identitaire.